Comme sur des roulettes

Je fais des bulles avec mes pieds

Piaf à roulettes


« Le roller, mec, c’est pas que des roues sous tes pieds. C’est aussi, un peu, un mode de vie. »
Je laisse ce type d’aphorisme aux Brice de Nice du bitume car mon approche du roller a toujours été beaucoup plus pragmatique. Le roller fut une mode, il reste un mode de transport doux qui serait pratique s’il était autorisé dans le métro et les bus, il est un médium puissant pour l’apprentissage de la socialisation et un bon moyen de se bouger un peu le popotin en suant des litres d’eau salée mais jamais, Ô grand jamais ça n’a été, pour moi, un mode de vie. Et pourtant, en un peu plus de 30 ans, j’en ai bouffé des kilomètres, campés sur mes platines.

L’aventure commence en 1988. Un banal jour d’automne, prof absent, toute la seconde D s’entasse au CDI avec d’un coté les sérieux, ceux qui bossent et qui font chuuuuut (des lourds quoi) et de l’autre les glandeurs qui chuchotent fort et rigolent sous cape. Je suis attiré par un troisième groupe, 4 gars que j’ai vu arriver au lycée en roller et qui, planqués au fond de la salle planifient une sortie à la Main Jaune pour le samedi suivant. Whoua, la Main Jaune, comme dans « la Boom ». Je ressors du CDI avec une invitation à me joindre à eux. Se pose alors un très, mais vraiment très léger problème : je n’ai jamais fait de roller de ma vie.

Cellule de crise à la maison, il me reste six jours pour m’équiper et apprendre à patiner. Après d’âpres négociations, j’obtiens un budget de 600 francs et après un coup de RER me voilà au Go sport des Halles en train de jouer les pros (j’avais judicieusement griffonné sur un coin de table des mots barbares entendus à la biblio : kryptos, nashi, fiberlite).

Deux heures plus tard, je suis assis dans ma chambre en train de percer des trous dans la semelle des mes reebook (rouges, montantes, total touchy) avec un tournevis cruciforme. Deux trous dans les paumes plus tard, le soir tombe sur ma banlieue et me voila (enfin) sur mes roulettes.

L'entrée de la main jauneChapitre deux ou comment mal commencer sa vie en roller. En l’espace de trois minutes, je me suis fabriqué mon meilleur et mon plus mauvais souvenir de patin. Avant cela, la première poussée, le patin qui glisse tout seul, la sensation de vitesse. Dès les premières secondes, sentir qu’on doit pouvoir aller très vite. Pas de doute, ce truc est fait pour moi. Magique ! Après deux aller-retours hésitants dans l’allée, je décide que ça y est , je suis prêt. L’impatience de la jeunesse. Première cascade, je pousse un peu, pour voir. J’ai vu ! C’est la super gamelle, la première d’une très longue série, digne d’un film de Buster Keaton. Je me retrouve sur le cul, avec le coccyx en kit (coccyx qui par ailleurs ne s’en remettra jamais totalement). Prise de conscience immédiate : le roller c’est dangereux.

si, si, c'est bien moi, mais avec 15 ans de moins...Au final ce samedi-là, ça a pas cassé des barreaux de chaises. Passe encore la technique de débutant, ce qui n’a pas pardonné c’est le pantalon à pinces avec les reebook immaculées et le frein noir. Déjà à l’époque, le frein, ça le faisait pas. D’autant qu’à l’heure qu’il est, j’ai toujours pas compris comment on pouvait freiner avec ce machin. Bilan de cet après-midi de drague-dance-roller, pas une touche, deux chutes qui te filent la honte de ta vie et le début de 15 ans de tabagie grâce à la super idée d’un pote (merci Francis) « tiens, quand t’as le cul par terre, t’as l’air moins con avec une clope ». 14 ans quoi.

S’en suivront une bonne dizaine d’années de patinage, plutôt pépères, pas de gros sauts, pas de slalom, pas de figures acrobatiques, juste des milliers d’heures passées patins aux pieds, pour la balade ou en activité avec les minots du centre de loisirs. Quelques courses de l’époque comme le « Persan-Beaumont » ou le « Paris sur Roulettes », un peu de catch derrière les bus à Nice pour remonter le boulevard de Cessole mais sans jamais en faire un mode de vie soyons clair.

Je vois arriver les « rollerblade » d’un oeil dubitatif en pensant que ça ne durera pas. Visionnaire. Ils vont trop vite, avec ce qu’il est convenu désormais d’appeler mes kwads, je n’arrive pas à les suivre. Les patins ne sortent presque plus du placard et puis plus du tout.

Même les randos que je croise certains vendredi soir dans Paris ne me tentent pas plus que ça, je passe complètement à côté de la révolution roller. 10 ans sans rouler. 10 ans sans bouger beaucoup d’ailleurs, jusqu’à ce que ça devienne impératif.

Arrive en effet la trentaine, la décennie des premiers bilans. Mon frangin m’offre une paire de roller en ligne, des jolis K2. C’est vrai que c’est pas mal les inline. La technique revient doucement mais le physique ne suit pas. C’est qu’il a un peu forci le garçon. Toutes ces années sans faire d’exercice, le régime bombecks pour se débarrasser de la clope (vraiment merci Francis), sans compter mes deux grossesses !

Mikl en rollo version 2008Septembre 2005, ça me reprend comme une envie de pisser, je chausse mes K2 et c’est parti pour une petite balade en ville. Et allez comprendre, ce coup là, ça le refait. Ça le refait complètement ! Un petit tour sur internet et je découvre qu’il y a aussi des randos le dimanche. Pour un ex roller solitaire, tous ces gens qui patinent, c’est un peu oppressant au début mais finalement c’est assez rigolo. « Mais pourquoi t’as pas fait ça plus tôt ? ». Allez savoir.

Pendant deux ans, ça sera donc roller matin et soir, à haute dose. Rollertaf, roller-poussette, il m’arrive de ne même pas déchausser de la journée au bureau, ce qui rétrospectivement, me laisse assez dubitatif. Comment est-il possible qu’on m’ait laissé passer des journées entières à me balader dans les bureaux rollers au pied ? C’était une autre époque je suppose…

Devenu un accro de la rando du vendredi, je fais un passage éclair (mais comme il se doit, remarqué) dans l’association Pari-roller où j’officie en tant que staffeur puis secouriste à roulettes le temps d’une vingtaine de randos. Expérience déplaisante.

Je me fais également enrôler dans la web team en tant que modérateur du forum. Expérience TRÈS déplaisante. De cette époque, je regrette surtout les randos sauvages nocturnes de 50, 60, 70 km avec les RDM, un petit groupe de randonneurs furieux.

Et puis tout passe, tout lasse comme dirait Louis et les rollers ont peu à peu laissé la place au vélo parce qu’avec l’âge on s’embourgeoise et qu’un vélo, contrairement aux rollers, ça freine.  Je délaisse donc les patins comme moyen de transport mais j’intègre une petite association de roller créée par deux passionnés qui ne se prennent pas au sérieux et avec qui je partage une certaine idée de l’engagement associatif bénévol, aux antipodes de celle de la grosse machine Paris-roller dont je viens de claquer la porte (bruyamment, parce qu’on ne se refait pas).

Ensemble nous développons l’association autour d’animations roller et me voila revenu à mon point de départ : « animateur qui ne sait pas faire grand chose d’autre que des animations roller mais qui, au moins, ne les fait pas trop mal ». L’auteure de cette implacable appréciation  ne croyait pas si bien dire.

J’en profite pour renouer avec les 24 heures du Mans roller avec plus ou moins de bonheur selon les années. En 10 participations, j’y ai connu la joie, l’ennui, la fatigue, le déluge, le gel, la canicule, l’euphorie, les crampes… J’y ai frôlé le podium en duo mais y ai aussi abandonné dans la nuit l’année suivante après avoir failli y laisser ma peau et y vivre l’une des plus grandes trouilles de ma vie. J’avais d’ailleurs juré à la suite de cela qu’on ne m’y reprendrait plus mais le roller garde une place particulière dans ma vie donc ces « plus jamais » ne résistent pas longtemps à irrésistible attrait que toute aventure en roller exerce sur moi.

D’ailleurs 2020 aurait du être l’année du revival. J’étais chaud patate et inscrit aux 24 heures et surtout inscrit et concentré sur la Rollathlon 100 et bien décidé à y donner le meilleur de moi-même. Mais petit covid en a décidé autrement. Je n’y vois aucun signe, c’est juste pas de bol et que partie remise.

Par contre, la simple évocation d’une rando roller parisienne suffit à provoquer chez moi des poussées d’uticaire. J’ai toujours eu avec le petit monde du roller tricolore une relation ambivalente. Pas vraiment dedans, pas du tout même, mais pas vraiment en dehors non plus. Je sais qu’un jour je raccrocherai les patins, mais pour l’heure, la petite flamme allumée ce soir de 1988 dans une ruelle au bitume rugueux, quoique parfois chancelante, ne s’est toujours pas éteinte.