Triathlon de Carentan

Mon royaume pour un dossard !
Affiche triathlon de Carentan

Dimanche y’avait course. J’ai écrit cette phrase des dizaines de fois sans mesurer la chance que j’avais de pouvoir m’entasser avec x mille autres gugus en attendant de pouvoir en découdre pour gagner une place au classement ou une poignée de secondes.

Il faut être privé d’une chose pour mesurer à quel point elle nous est vitale. Depuis 13 ans, j’ai eu des périodes de boulimie de compétitions et des périodes où ça ne me manquait pas du tout mais ce dimanche, accrocher un dossard, après des mois de privation et d’interdits avait quelque chose d’incroyablement précieux.

Le club de triathlon de Carentan que je ne remercierai jamais assez pour cela, a eu le courage de maintenir la première édition de leur triathlon sprint. Quand 99 % des autres organisations ont jeté l’éponge, de façon plus ou moins élégante d’ailleurs. Carentan triathlon a tenu bon et j’ai donc pu m’aligner sur un triathlon format sprint pour la 3e fois.

J’y suis arrivé bien entrainé et très préparé. Du moins autant qu’on puisse l’être dans une période où on ne sait pas le lundi ce qui va arriver le mardi. Après le fiasco d’Attichy et le carnage des 20 km de Paris, j’avais clôturé ma saison 2019 par une course en demi-teinte sur le triathlon XS des Pieux qui m’avait pourtant bien réussi l’année précédente. J’étais donc morose, encore et toujours en surpoids et sans motivation réelle pour relever un quelconque défi sportif.

En janvier un rapide passage sur la balance m’annonce que je suis revenu à mon poids de 2007, celui qui m’avait fait prendre conscience de la nécessité de changer de vie et qui m’avait vu me mettre à la course à pied et au vovinam.

Eh bien, me dis-je alors, tu sais ce qu’il te reste à faire. Et donc, rebelote. Changement d’alimentation, reprise de la course à pied avec régularité, reprise de la marche quotidienne, tout ça, tout ça. Et comme je suis désormais rodé à l’exercice, je ne tâtonne pas. Je sais ce qui marche et ce qui ne marche pas.

1 heure, 1 km, papiers en règle

Puis arrive le confinement. Plus de restos. Plus de plats à emporter. Nous cuisinons, je cours 59 minutes tous les deux jours dans un cercle de 3,14 km², me souviens que l’elliptique qui sert essentiellement d’étendoir à linge depuis 5 ans peut également servir à faire du fitness et, de semaine en semaine, je retrouve ma ligne d’ado, une solide endurance et même quelques bonnes sensations dans les moments d’accélération. J’ai les poils des mollets qui picotent, vite une course pour concrétiser !

Une course vous avez dit ? Ben comment dire. Des courses, y’en a pas. Alors je m’occupe et m’amuse. Je varie les séances, cours dans les bois dès que ça redevient légal, arpente les massifs forestiers d’île de France, manque de perdre un genou sur les 25 bosses, découvre la forêt de Montmorency et écume tous les sites de la running sphère à la recherche d’un dossard à accrocher. Je commençais à désespérer lorsque je suis tombé sur un improbable triathlon S organisé le dernier dimanche de l’été pile poil sur le chemin du retour. Celui-là, c’est le bon Dieu qui me l’a placé là, rien que pour moi.

Je profite de l’été pour enchainer les kilomètres en montagne et arrive en Normandie, 15 jours avant le triathlon avec une moyenne de 160 km de course à pied par mois mais peu de vélo et surtout zéro mètre de natation. Or, pour le piètre nageur que je suis, le manque de borne est un peu préoccupant. Après 4 mois sans pouvoir mettre en orteil dans l’eau, la reprise de la natation pique un peu. Je prévois de nager en lac en août mais le temps et le lac choisi ne s’y prêtent pas et je ne recommence à nager sérieusement que 15 jours avant le triathlon. Le temps vire à la catastrophe. Pluie, vent, un vrai mois de novembre. La mer constamment agitée rend la nage en eau libre quasi impossible et la température de l’eau baisse de jour en jour. La Manche qui était montée à plus de 20°C repasse à 18. Je me résous à acheter une vraie combi de triathlon que je teste dans une mer impraticable et finis par laisser tomber. Advienne que pourra.

J’ai bien structuré ma préparation et travaillé mes transitions. Je me repose, soigne mon alimentation et attends maintenant avec impatience et gourmandise d’enfin pouvoir m’y frotter.

Sauf que comme souvent, ça ne s’est pas vraiment passé comme prévu. Seule vraie nouveauté, le timing du drame. D’habitude, j’explose en vol. Ce coup-ci, j’ai implosé sur le tarmac, avant même de décoller 😀

C’est le jour J

Arrivé à Carentan, tout est organisé aux petits oignons. Les quelques contraintes liées au virus ne sont rien en comparaison du plaisir d’être là. Enfin plaisir n’est pas le mot, je suis bien trop stressé pour prendre le moindre plaisir. C’est un sentiment plus ambivalent. L’impression de revendiquer quelque chose en étant là, d’être au bon endroit au bon moment. L’envie de crier à tous les imbéciles qui m’ont regardé de travers depuis leur balcon étriqué quand je courais au milieu des rues désertes au printemps, qu’ils ne sauront jamais ce qu’on ressent pendant le compte à rebours d’une course qu’on a préparé avec passion ou quand on jette un dernier coup d’oeil à son vélo avant de l’abandonner avec tout son matos au moment de quitter le parc à vélo. Du stress, beaucoup, mais aussi le sentiment de participer à un moment unique, une parenthèse de liberté, dans un océan d’interdits, le plaisir fugace d’être autorisé à souffrir en compagnie d’autres zozos qui partagent la même envie de se faire mal ensemble.

prépa

Les Dieux de la météo partagent ce moment et décident après 10 jours de bourrasques de couper les ventilos, comme d’un claquement de doigts, écartant les nuages et repeignant pour l’après-midi le ciel en bleu, comme si de rien n’était.

Je me dirige donc vers le départ de la nage, moulé dans ma nouvelle combi mais cette longue marche ne me permet pas d’évacuer la tension et mon envie de bien faire se transforme en crispation. La première crampe survient à l’instant même où je pose le premier pied dans l’eau froide. La combi me porte littéralement et les quelques minutes de rétro pédalage pour se maintenir à flot sur la ligne imaginaire ne représente qu’un micro effort mais mes mollets se contractent comme des bouts de bois. Je n’ai pas encore commencé à nager que je suis déjà quasi hors course. Mika, t’es qu’un gros looser.

 C’est parti

Je m’élance dans le troupeau et parviens à me maintenir dans le gros du peloton sans effort. Je maintiens une belle trajectoire et me bagarre avec deux nageurs qui m’encadrent. Le souffle est là, les bras sont solides mais je me traîne. Je décide de battre des pieds pour les distancer mais à peine les ai-je passés, assez facilement d’ailleurs, que les crampes me tétanisent les jambes. La combi me porte suffisamment pour que je puisse nager sans utiliser mes pieds mais cela me permet tout juste de ne pas être décroché. Sur la berge, ma cadette marche d’un bon pas à ma hauteur, je me dis donc que je ne dois pas être si lent que ça et j’accélère encore pour ne pas la décevoir mais en me retournant, je ne peux que constater que je suis dans les derniers. Même sans battre des pieds, les crampes dans les jambes s’aggravent et je me refuse à penser à la suite pour ne pas me mettre à pleurer.

Je sors de l’eau avec les jambes comme deux poteaux et réussis sans trop savoir comment à courir jusqu’au parc à vélo. Ma transition est plus que correcte, je me débarrasse de ma combi en deux mouvements sans la moindre hésitation, enfile casque, ceinture et lunettes en une seconde et file pieds nus, vélo à la main vers la ligne de départ.

C’est re parti

Je me suis entrainé à sauter sur le vélo et à enfiler les chaussures en pédalant et si l’opération n’est pas d’une fluidité totale, je ne m’en sors pas si mal. Je commence à allumer mais au bout de quelques dizaines de mètres, les crampes reviennent, mollets, cuisses et orteils, tout est tétanisé. Et comme les chaussures sont clipées sur les pédales, impossible de tendre les jambes.

Abandonner n’est pas une option. J’ai de l’oxygène autour de moi, de l’eau dans mon bidon et beaucoup d’envie. Ça suffira. Je bois longuement, conscient de n’avoir bu que du café depuis le matin. Crétin. Je respire profondément puis j’accélère.

Sur le plat ça, va. Dans les montées, ça va aussi mais arrive la première descente. Je me mets sur le plus gros braquet et envoie la sauce mais je suis transpercé par deux crampes qui me laissent sans solution. Les trois cyclistes que j’avais passé sans problème dans le faux plat repassent tranquillement pendant que les fusées en vélo de contre-la-montre en carbone me mettent des vents en fusant à 80 km/h. Rageant. Je rebois, re respire profondément, re me détends, re accélère, re dépasse les trois cyclistes et souffre en silence.

Puis ça passe.

Le second tour est plus facile. Les crampes ont quasi disparu pour laisser la place à des douleurs que je connais bien, celle des jambes dures d’après les crampes. Ça fait mal mais ça veut aussi dire que les crampes ne reviendront pas et que je peux appuyer. J’appuie. Le tour se passe bien mais il n’y a plus grand monde sur le circuit et je double peu. Et personne ne me reprend. J’arrive enfin au parc à vélo pour la minute compliquée : la sortie des pieds des chaussures sans me casser la binette. Je me loupe un peu mais rattrape le coup sans problème et j’arrive sur la ligne les deux pieds nus. Allez, le plus dur est fait ! Je trottine jusqu’à mon emplacement, enfile mes chaussures en quelques secondes et file vers la sortie du parc.

C’est re re parti

J’ai les jambes lourdes et dures mais ça va. Et ce ne sont que 5 petits kilomètres. Je cours à plus de 12 km/h (ce qui pour moi est très rapide) pendant 2 kilomètres mais le parcours n’est pas en bitume et est particulièrement alambiqué.

Je double pas mal mais j’enrage car comme sur le vélo, je ne double que des gens qui sont derrière moi au classement car partis dans les vagues précédentes et ayant déjà 5 à 10 minutes de retard sur ma vague. Je dois donc impérativement doubler des vétérans et me retrouve dans la situation bizarre de chercher des types avec les cheveux gris pour les doubler.

Je n’en trouve pas beaucoup et je ne me rends pas compte assez vite que ma vitesse a baissé. J’ai perdu presque une minute à cogiter alors que les jambes réagissent. J’accélère et me remet à 12 km/h. J’ai du jus mais devant moi, comme à Attichy, personne à doubler. J’arrive plus vite que prévu dans la dernière ligne droite. J’accélère fortement et franchis la ligne en moins d’1h40. Décevant mais contrat rempli.

Mon classement aussi est un peu décevant, 196e sur 250 mais vu comme c’était parti, je m’en contente. Par contre, je finis à plus de 9 minutes du 125e. Même en étant à 100%, je ne vois pas trop comment je pourrais gagner 9 minutes. Ma marge sur les transitions est quasi nulle. Je peux gagner 1’30 grand max en course à pied et sans les crampes, peut-être une ou deux minutes sur la natation et deux ou trois sur le vélo.

Mais bon, à cœur vaillant, rien d’impossible isn’t it ? J’en ai déjà gagné 5 par rapport à Attichy. J’avais péniblement fait 1h44 et les deux courses sont quasi identiques (elles se sont d’ailleurs gagnées sur les mêmes bases : 1h06 à 1h09 pour les 5 premiers à Carentan, 1h06 à 1h10 à Attichy et 1h12 pour le premier vétéran dans les deux courses).

D’ailleurs, je n’aurai pas besoin d’attendre longtemps pour m’y re frotter. Le mois à venir va être copieux. Dès samedi prochain, ça sera mon énième tentative pour battre mon record vieux de 10 ans sur 10 km. Mission quasi impossible mais j’y fonce quand même parce que la vie est courte et qu’il n’y a rien au monde qui ressemble à l’émotion qu’on ressent quand on passe une ligne d’arrivée.

Et puis, le 5 octobre, ça sera le moment de vérité. Le M. Le tant attendu et redouté. 1,5 km de natation, 40 km de vélo et aux alentours de 10 en course à pied. Le double du S donc. Sauf annulation de dernière minute, ça sera à St Grégoire à quelques kilomètres de Rennes en terre bretonne. Si je ne me noie pas, j’aurai bien mérité mon kkouign amann.